Au seuil de ma cabane, je m’apprête à sortir.
Lou proumié soulèu  est là pour m’accueillir,
Et son baiser m’oblige à clore mes paupières,
Comme chaque matin, le temps d’une prière :
« Faites, Dièu dou Cèu , que de cette journée
Chaque heure, chaque minute se voit bien employée
A veiller la bouvine, à servir comme on doit.
Que la mau-parado s’éloigne de nos pas.
Et mon chivau fidèle, prodigue-lui ton bien,
Car sans lui le gardian, Seignour, ne serait rien. »
Je peux aller chercher alors à la pâture
Celui qui est pour moi bien plus qu’une monture :
Fidèle compagnon, plus qu’un ami, un frère.
Avec qui je partage la joie ou la misère.
Et quand je suis enfin sur ma selle campé,
Fer assuré en main et seden bien plié,
Nous partons tous les deux au cœur des roselières,
Chercher dans les palun , la race noble et fière,
Celle de nos biou noirs comme des démons,
Dont la lyre des cornes enorgueillit le front.
Et posés sur la plaine, aux abords des estangs,
Nos beaux chivau de neige comme des oiseaux blancs.
C'est tout au long des heures qu'il me faudra garder.
Sans prendre de repos, sans jamais arrêter.
Depuis le point du jour jusqu’à ce que descende
Sur l’horizon rougi, dou soulèu l’offrande.
Alors nous rentrerons, d’un pas lent et serein,
Ainsi que chaque soir, quand la journée prend fin.
Moun chivau rendu libre, je signerai mon pain,
Réchaufferai ma soupe et tirerai mon vin.
Et avant de dormir, les yeux au ciel sans voile,
Je viendrai prendre au seuil le baiser des étoiles.

(Lou vièi gardian)